mercredi 19 novembre 2008

Ave Geek



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C'est ce texte là qui m'a mis la puce à l'oreille.

(...) Qu'est-ce qu'un Américain qui veut faire des films "à l'européenne" ? La réponse est sèche : un homme perdu. L'étoile de Woody Allen a pâli chez lui, ses deux ou trois derniers films ont tendu vers le bide distingué. C'est en général une raison pour, ici, les aimer. J'ai un peu essayé - en vain. Voir x c'est assister au spectacle de quelqu'un qui, pour raconter des choses graves, se croit obligé de les ponctuer d'histoires salaces afin de ne pas perdre son public en cours de route. Nous sommes ce public, prêt à rire ou à penser, mais pas à passer artificiellement de l'un à l'autre. (...) Woody Allen s'est toujours mis en scène comme un obsédé sexuel, névrosé et le sachant. Il espérait par là tromper son monde. La tromperie n'était pas qu'il soit obsedé sexuel (état respectable s'il en fut, propice au meilleur cinéma), mais la pauvreté reichienne de ses obsessions. Il est moins (comme on l'a dit sans grand mérite) amoureux de lui-même que de ce que ses orgasmes lui révèlent (croit-il) sur lui-même, les femmes et le monde. Il est la caricature de ce que Lacan cartonnait sur ses vieux jours : l'obligation de jouir, parce que c'est bien, et hygiénique. Cette hygiène fait rire comme gag, elle déprime un peu comme idéologie (rien de plus hétéro-triste), elle acable comme principe esthétique.

Dans x, tout participe, non de la recherche effrenée du plaisir (comme Bergman ou Renoir, hommes de théâtre et non de cabaret), mais de la recherche de la satisfaction. Il en découle une vision pornographique du monde. Je m'explique. La pornographie n'est pas en cause : il en est de carnavalesques, il en est même de sacrées. Mais il en est aussi de sinistres. Lorsque tout est mis en oeuvre dans l'attente d'un plus qui ne vient pas (ou trop tôt ou trop tard), lorsque les effets comiques, le trop de beauté des paysages, les moments poétiques volés au temps, la nostalgie poignate sont - à égalité - la recherche de la satisfaction esthétique, cette sublimation bien connue. Lorsque le cinéaste nous prend à témoin de ses progrès de cinéaste.

Car si le détail est toujours vrai (et même drôle, piqué, lelouchien), l'ensemble est toujours faux. Si le babil des personnages est bien restitué et les acteurs plus que bien dirigés, les sentiments sont fabriqués, sacrifiés au besoin d'un scénario marivaudeur. Si les restes de cabaret sont bien conservés, le grand discours implicite sur "l'amour de la vie" jusque dans l'au-delà est pompier. Ce n'est d'ailleurs pas très grave : nous observons tous les jours cette étrange coexistence de la justence "en gros plan" et de la fausseté "en plan d'ensemble", lorsque nous voyons de vrais films pornographiques ou cette pornographie de la marchandise qu'est la publicité. Nous n'avons pas besoin de l'ombre de Shakespeare et du fantôme de Bergman pour en rire comme il se doit, vite et bien.

(...) Il y a un grand désarroi à être guéri du besoin de faire rire. Une grande tristesse à mimer la solitude de l'artiste alors qu'on en aime que le folklore.

Didier Péron sur Vicky, Christina Barcelona ? Non, Serge Daney sur Comédie érotique d'une nuit d'été, 1982.

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Je suis mort de rire. En fait, t'as ta tête du matin après le réveil
LB, 17:13:57, 18/11/2008

15 commentaires:

Anonyme a dit…

c'est incroyable comme et toi et Laurent de Sutter faites fausse route : précisément, Daney n'aurait pas écrit la même chose sur VCB parce que ce n'est ni un film européen ni un film qui se fantasme comme tel, mais justement un film américain cent pour cent! Au fond il n'y a pas plus américain que les films d'Allen réalisés en dehors des Etats-Unis. Les autres films sont newyorkais, ceux là sont américains. Le déracinement est problématisé, palpable. Il n'y a pas plus américain que VCB et jamais Bergman ou Shakespeare ne sont convoqués. S'il est un cinéaste auquel le film fait penser, au delà d'un Rohmer, c'est bien sûr Hawks. Précisément ce que Daney stigmatise dans "Comédie érotique d'une nuit d'été" c'est la perte de la simplicité américaine, de son efficacité à faire rire, pour une pseudo complexité européenne, un esprit de sérieux plombant et prétentieux. Cela c'est des film comme "Une autre femme" ou "Intérieurs", des films où la trivialité allénienne n'est plus qu'un fantôme. Or VCB est très trivial, et en même temps l'écriture de ses dialogues ne sont pas moins brillants que ceux d'un Ben Hecht. VCB c'est l'intelligence ET la trivialité sans jamais que cette dernière soit jamais artificielle ou là pour épater le spectateur cultivé qui n'existe que dans les fantasmes limite fasciste de Laurent de Sutter. De ce point de vue son texte est hallucinant de mépris, ses arguments se retournant contre lui car de mon point de vue il a fantasmé le film d'Allen et y a plaqué son propre dégoût. Par ailleurs Daney aimait beaucoup certains Allen comme Annie Hall, attention aux généralités, please!

(et de manière général, il faut toujours se méfier quand on utilise Daney comme marche-pied pour vanter ses propres arguments, sa pensée en mouvement fait que précisément il aurait eu la finesse de ne pas penser la même chose d'Allen toute sa vie, par pitié, n'en faite pas un dogmatique, ce qui serait un contre-sens absolu à la compréhension de ses textes)...

et enfin, assez d'entendre que les images cartes postales de VCB sont infâmes, ce qui revient à dire, comme me l'avait très justement fait remarqué SR, que "Un américain à Paris" est atroce...bien entendu que c'est une vision touristique, mais précisément, ceux qui lui reproche ça sont ceux qui attendaient Shakespeare et Bergman, voilà le problème, ils ont Ben Hecht et "Un américain à Paris" et d'un seul coup ils flippent, pfff...

Anonyme a dit…

Merci JS pour le commentaire, je pense comme vous.
Et puis il y en a marre de Daney par-ci, Daney par-là, comme si on palait de Dieu en personne. C'est évidemment un très grand critique, d'accord, mais pourquoi vouloir à tout prix l'ériger en figure d'autorité? C'est d'autant plus drôle qu'aujourd'hui, s'il était encore vivant, on le traiterait de frodonien, défenseur du Beau et du Grand Cinéma, de l'Auteur. Vous n'avez qu'à revoir "Itinéraire d'un ciné-fils" pour vous en convaincre: voyez l'éloge des films de Bergman et de Fellini, voyez comment il parle de Terminator. Ca a d'ailleurs été sa singularité, à une époque où on se tournait -à nouveau- vers le mineur, le trivial, le cinéma populaire (cf. Tesson, Assayas, Ostria aux Cahiers), que d'affirmer son goût pour le grand cinéma, celui des grands Auteurs, en clamant qu'il ne fallait pas tout mélanger, que oui Terminator c'était pas totalement nul, mais que le vrai cinéma c'était Ginger et Fred.
Tout ça pour dire qu'aujourd'hui, s'il était vivant, je ne suis pas sûr que Daney viendrait à votre ciné-club, Jacky. Je le vois mal se tordre de rire devant Ben Stiller ou Will Ferrel, en criant "chef-d'oeuvre!".

Anonyme a dit…

Quant à la question de l'image/carte postale dans VCB, c'est assez ridicule, pour deux raisons:
-d'abord, il faut préciser que de Barcelone on ne voit que les oeuvres de Gaudi. Ca n'a rien d'anodin, quand on sait que tous les personnages du film sont, à des degrés divers, en rapport avec l'art. Voilà, alors je n'ai pas étudié le film, ce sera à un analyste de le faire, mais il est clair qu'il y a là une piste à fouiller

-et puis, qui reprocherait cela à Manhattan?


De toute façon, pour Daney, la véritable image c'est justement la carte postale. Vous avez vu, à trop utiliser Daney, on tourne en rond :)

'33 a dit…

moi qui allais me plaindre du manque de débat ici, je suis comblé. Je prends le temps de vous répondre, en détail, là je dois filer.
(si en attendant, d'autres veulent laisser leur avis, faites!)

nicolas a dit…

si c'est ça...
je suis assez d'accord avec la contre-attaque, que certains reproches (carte postale, manque d'amérique et prétentions européennes) sont un contre-sens total (à comparer avec le nulissime intérieurs), que le film est plutôt pas mal... et pourtant j'ai été déçu, VCB relève à n'en pas douter de la fable existentielle, ce sous-genre où un voyage, des vacances... n'importe quelle forme d'oisiveté, conduit à de nouvelles expériences, ébranle quelques certitudes, fait reconsidérer l'avenir... et je ne cessais pendant le film de penser aux meilleurs, maine-océan, le dernier wes anderson... et ça ne m'a jamais frappé à ce point, que si allen avait des qualités (beaucoup), il n'aurait sans doute jamais de génie (ce qui m'attriste, car mine de rien c'est un cinéaste que j'affectionne beaucoup). combien ce doux-amer confortable et plaisant est surpassé par la cocasserie, le culot, mais aussi l'angoisse, d'anderson et rozier. dans le darjeeling, owen wilson qui enlève ses pensements, ou raconte comment il a volontairement fracassé sa voiture contre un arbre, et c'est incroyable parce que c'est présenté de manière apparemment distanciée, et il y aura bien des grincheux pour moquer ce désespoir d'enfant gâté bobo, mais la vignette est à fleur de peau, et c'est bouleversant, plus qu'on ne saurait dire, et c'est une émotion dont je n'ai pas vu pointer le quart devant VCB.

parce que quand même, VCB fonctionne un peu trop à l'aphorisme futé, sur la vie, l'amour, tout ça, je trouve ça légèrement artificiel. pas les aphorismes d'amélie ou sex and the city, hein, ces morales à deux francs qui se veulent paradoxales, osées et spirituelles et ne sont qu'énervantes et conformistes, allen est intelligent et se garde bien de donner les solutions, aucune héroïne ne trouvera véritablement sa voie et sa place dans le monde, ce parcours est fait d'incertitudes et de doutes. ainsi l'amie plus âgée de vicky, voix de la sagesse qui lui ouvre les yeux sur un mariage voué à l'ennui, ou quinqua aigrie qui reporte ses insatisfactions sur un jeune couple qui n'a rien demandé? un peu les deux...

donc rien à dire de ce côté, juste que tout ça fonctionne un peu comme une stratégie d'évitement, allen n'apporte pas de réponse, mais le parcours des héroïnes donne un peu l'impression qu'il les a : le champ de possibles est quand même limité, les alternatives réduites, europe ou amérique, se caser ou pas... c'est pas mal, juste un peu tiède, un peu under control.

nicolas a dit…

mais j'aime bien, il y a des choses très belles. le fiancé barbant qui propose un mariage à l'improviste, c'est assez fort, ça reflète quelque chose de nous tous, ce monde saturé de sitcom où tout doit être legendary quand bien même c'est ici complètement à côté de la plaque, que le geste échoue piteusement à accéder au romantisme et à l'audace recherchés.

Anonyme a dit…

Pour rebondir sur ce que vous dites, Nicolas, moi j'aime justement bien la façon dont VCB se transforme en cours de film, laissant poindre finalement une certaine gravité sous des dehors très légers. On est à l'opposé de Melinda et Melinda (tiens à propos, ça m'intéresserait de savoir ce que Jacky en pense, de celui-là. Ben oui, y a quand même Will Ferrel dedans), où c'était tout ou rien: le drame ou la comédie. Ce qu'il y a de beau, dans VCB, c'est la façon dont une série de décalages, d'imprévus, de glissements fait avancer la situation. C'est comme un programme qui se dérègle au fur et à mesure. Et ce qu'on prenait pour une comédie légère devient un peu plus dérangeant, sans que l'on puisse très bien distinguer la comédie du drame. Mais pour moi, VCB ne devient jamais (du moins jamais explicitement) une fable existentielle à proprement parler. C'est juste qu'au bout du voyage, on a perdu un peu de nos certitudes. Les antagonismes initiaux (blonde/brune, fougueuse/prudente) se sont renversés, ce qu'Allen matérialise dans le dernier plan du film par une inversion de la place des deux femmes dans le cadre, par rapport au plan liminaire (si je me souviens bien). Du coup, on n'est jamais dans la lourdeur existentielle ni dans la légèreté anecdotique, mais dans un entre-deux.

Et sinon, qu'en pense SR?

Anonyme a dit…

mais enfin Nicolas, la fin est noire et cinglante comme un coup de fouet, on est très loin de la douce amertume que tu pointe, c'est très culotté au contraire (et ça ne cherche pas du tout l'émotion précidément, ça avance vite, comme dans un film américain des années 40)...on ne va pas déflorer la conclusion à ceux qui ne l'ont pas vu, mais la fin me semble aussi sombre, sinon beaucoup plus, que celle de "Two Lovers", pour moi on est pas loin du film d'horreur (au figuré)...quant à cette inversion de la position des deux filles que note Mao, c'est bien la preuve que Woody Allen est devenu un metteur en scène, ce qu'il n'a pas toujours été (et on pourrait décortiquer tout un tas de moments de mise en scènes dans le film, très simples, directs)...

Ah, et pour "l'aphorisme futé", certes, mais où est le problème, il n'y a qu'à revoir "His Girl friday" de Hawks, c'est même encore plus vertigineux, c'est une dimension théâtrale complètement assumée, qui a des racines profondes dans la comédie américaines, loin de tout effet naturaliste que représente par exemple "Forgetting Sarah Marshall"

nicolas a dit…

je suis assez d'accord avec vos deux posts, que le film gagne en puissance au fur et à mesure, que la dernière scène est très bien... et me trouve un peu sévère à la relecture, donc ok.

mao : qu'allen gagne à rechercher cet entre-deux, ça me paraît indéniable. parce qu'il lui est quand même arrivé de bien se prendre les pieds, lorgnant vers une excessive gratuité, et qu'à l'inverse certaines de ses comédies sont vraiment anodines. donc oui, ici le dosage est le bon, mais je ne sais pas, il me semble que dans ses meilleurs films, disons crime et délit, maudite aphrodite ou anything else (très sous-estimé, le meilleur de la décennie à mes yeux), c'est à la fois plus drôle et plus profond, plus inventif sur le versant gaguesque et plus angoissé. enfin bref.

(j'aime beaucoup maris et femmes, aussi, mais c'est un peu différent, donc...)

Anonyme a dit…

Nicolas, moi aussi j'aime beaucoup Anything Else. Mais, en même temps, je ne vois pas trop quoi reprocher à de petites comédies anecdotiques comme Scoop ou Hollywood Ending: ça fait plaisir à voir sur le moment, on oublie après et puis voilà. Et pourquoi pas, après tout? Il faut prendre ça comme une sorte de petit plaisir annuel.
Mais justement, pour moi, VCB n'appartient pas à cette catégorie, il s'élève bien au-dessus d'elle, notamment grâce à ce bon dosage dont on parlait. Mais il y a aussi tout de même quelque chose d'assez dérangeant dans ce film, c'est la façon dont il est narré, avec cette voix-off au passé simple omniprésente et cette musique qui revient tout le temps. Maintenant que j'y pense, ça me rappelle un peu Le Dahlia Noir de De Palma, où la musique, la voix-off et les innombrables ralentis donnaient l'impression d'un film dévitalisé, raconté au passé. Bon évidemment, il n'y a pas du tout ce côté fantômatique qui caractérise le De Palma dans VCB, mais la même sensation étrange d'un film au passé. On dirait que ce n'est pas la voix-off (impersonnelle, contrairement au De Palma) qui commente les images, mais les images qui illustrent la voix-off. Ce procédé donne un peu de gravité à des scènes qui n'en posséderaient pas autrement. Et puis, il faut souligner à quel point c'est risqué pour Allen de faire ça, d'une part parce qu'"on" a jamais trop aimé ce type de voix-off omnisciente, d'autre part parce que cela enlève toute fraîcheur au film, et toute illusion de spontanéité (les personnages sont comme dépossédés de leur histoire). Et bien moi, je trouve ça beau.

SBJr a dit…

je suis surpris par les réactions à la citation de Daney; faire revenir les morts ce n'est pas malin : mais qui s'en charge ici ? pas '33.

bref; 'part ça je pense aussi qu'il se trompe sur VCB

Anonyme a dit…

-SBjr, ce n'était pas spécialement pour '33 (c'était plus en réaction au texte de Laurent de Sutter), mais il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui tout le monde cite Daney à tout bout de champ, comme si c'était le messie. Je respecte la pensée de Daney mais n'aime pas trop sa sacralisation par la cinéphilie actuelle. Jacky a pris (un peu injustement, c'est vrai) pour tous les autres ;)

-et alors, Jacky, vous ne répondez pas? on s'est donné tout ce mal pour rien?

'33 a dit…

mais si je vais répondre, mais ce week-end je n'ai pas eu le temps et là je bosse ;)

nicolas a dit…

(pour le précédent post, il fallait bien spur lire gravité et pas gratuité)

mao : comme comédie anodine, je pensais moins à hollywood ending ou scoop (que j'aime vraiment bien) qu'à escrocs mais pas trop, par exemple, et surtout tous ses premiers films, que j'aime comme de bons sketchs, mais ça n'est pas (encore) du cinéma. mais ça ne me dérange pas du tout non plus, ça me plait toujours, ce qui m'ennuie, c'est intérieur...

js, suite à la lecture du post de joachim (http://365joursouvrables.blogspot.com/2008/11/quels-imprudents.html) : ce qui m'ennuie au fond, ce n'est pas vraiment sa tonalité, disons en demi-teintes (ce serait un comble que je prêche la démesure et l'excès), que le côté un peu travaillé, les intentions trop prévalentes. je me répète, mais dans le darjeeling, il y a une forme de frontalité un peu maladroite que je trouve incroyable, ici, même la dernière scène, je ne le dis pas en mauvaise part, c'est une de mes préférées, mais ça reste un peu un artifice... intelligent, habile, évidemment, à l'ambiguité assez inconfortable et même terrible, je veux bien aller jusque là... c'est très bien mais ça n'est pas génial, le coup de fouet, c'est owen wilson et ses bandages, pas l'inversion des positions de la blonde et la brune (ça je n'en démordrai pas!)

Anonyme a dit…

Pas encore vu donc d'avis.