Depuis tout à l'heure, j'essaie d'écrire ces deux ou trois feuillets que j'aurais préféré ne jamais avoir à écrire, tu l'imagines, et les mots ne viennent tout simplement pas ; je t'envoie donc ce mail, peut-être que ça m'aidera.
Je regarde des vidéos de lui sur Dailymotion (tellement élégant
face à Cauet), je lis le beau texte que lui a consacré Azoury dans
Libé ce matin, je lis quelques déclarations plus ou moins heureuses (Albanel : "
Personnalité riche et complexe, GD (...) en ayant beaucoup donné à sa passion pour le cinéma", peut-on faire plus nul que ça ?), et je regarde avec envie cette foutue mini-cassette qui conserve encore, je l'espère, une bonne partie de nos premiers échanges dans un hôtel cannois, en mai dernier. Hélas, je n'ai pas de quoi la lire - tu te souviens du fou rire quand je t'ai lu la transcription à l'appart, et aussi quand je t'ai raconté l'histoire du moteur à eau qu'il avait soi-disant inventé et revendu aux Indiens ? Je m'en souviens comme si c'était hier, de la gêne de P.S. (et de la mienne) durant la première partie de l'interview, puis de la tête de l'attaché de presse lorsque GD me demanda de rester un peu, pour discuter. J'ai jamais su, au demeurant, pourquoi il avait voulu que je reste...
Je replonge dans mes notes du tournage, sur lesquelles j'ai finalement mis la main. Je relis quelques phrases inouïes (
Bowie c'est moi, c'est pour ça que je ne peux pas le tolérer, tu comprends, c'est un usurpateur), bribes de phrases (
Je ne tue pas le père,
Je te meurs d'envie), citations (
Cioran : les bourreaux sont des victimes à qui on n'a pas coupé la tête), notes cryptiques qui le resteront à jamais (
Led Zep - Béatrice Dalle - discussion sur l'amour) et gribouillages que je ne peux reproduire ici (une espèce de serpent qu'il s'était tatoué sur le bras, et un R, tatoué sur son dos, la veille avec un stylo bic ou je ne sais quel instrument de fortune, et qu'il s'était empressé de me montrer dès mon arrivée, fier de lui et tentant de m'expliquer qu'il s'agissait d'une blague contre Carla S ; je n'ai toujours pas saisi la blague). Et puis :
"Eruption de volcan", c'est ce qu'il y a écrit tout en bas de ma page.
J'essaie de me souvenir des chansons écoutées sur son ipod ghetto blaster (qui crachait - c'est le terme - aussi bien du Zazie que du Radiohead, du Higelin - qui le fit pleurer à l'écoute de l'Illicite - que du NTM), mais une seule me revient, celle intitulée "
Ma liberté". Il l'avait composé et s'apprêtait à la sortir sur son disque.
"C'est la préféré de Gérard"Je feuillette l'exemplaire du
J'accuse de Zola qu'il avait tenu à m'offrir, après qu'on écouta, pendant deux bonnes heures agrémentées d'un Canard à l'orange, sa lecture peu académique du texte, enregistrée quelques semaines plus tôt aux Subsistances, à Lyon. Il dévie sans cesse de l'original, part dans d'interminables digressions - sur Sarkozy, la Bosnie, des secret-défenses inavouables -, digressions qui, comme c'est toujours le cas, constituaient le coeur de son propos. Il était très fier de cette lecture publique : elle lui valut, me dit-il, quelques projectiles et invectives de la part "
bons gros bourgeois lyonnais". Je le feuillette donc, et découvre qu'à la dernière page, il avait écrit (à moins que ce ne soit R... c'est plutôt une écriture de femme) une adresse de restaurant et un petit plan pour y arriver. Oui, c'est sans doute R. qui l'a écrit : imagine-t-on GD dessiner un plan pour trouver un restaurant ?
"
Monsieur le Président, Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m'avez fait un jour, d'avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches."
Je pense aussi à Far From Manhattan.
Je relis enfin le mail qu'ils m'avaient envoyé il y a un peu plus d'un mois, lui et sa compagne, pour me dire qu'ils étaient en Roumanie, que ça allait plutôt bien, malgré la chaleur et la fatigue, et que l'essentiel était que "
chaque semaine (les) rapprochait de la musique". Et je repense à ce coup de fil surréaliste, reçu quelques minutes après la lecture du mail, alors qu'il débutait son tournage à Bucarest le lendemain, où il m'ordonnait, m'engueulant presque, de regarder Eurosport, le grand prix de moto GP où concourrait Valentino Rossi, et de lui donner le résultat dès que possible.
S'il gagne, dit-il,
je me tire, je rentre. Et Rossi gagna. Et le texto fut envoyé. Et il n'eût jamais de réponse.
J'aurais préféré qu'il tienne parole, ce con.