samedi 3 mai 2008

Justice partout, police nulle part ©

Benedict se demandait il y a quelques années (déjà) : quelles images pour la cité ?
Où il ressortait que seul le cinéma était à même de créer du mythe, du signe, quand la télévision, elle, se contentait de signal (des voitures brûlent, tous les jours, il s'agit d'aller le vérifier), de "réel fabriqué". Démonstration impeccable, dont il me manque toutefois quelques clés pour saisir toute la pertinence - je n'ai pas vu la plupart des films cités (cf. à faire).

Aujourd'hui, deux nouvelles pistes sont venus relancer mon intérêt pour la question (en plus d'un projet de film, que tu connais bien, dont je parlerai peut-être ici, plus tard) : Sur la piste, justement, de Julien Samani (qui sera l'objet d'un prochain post) ; et le nouveau clip de Justice, Stress.

***



Stress est ma chanson préférée de l'album de Justice (l'équivalence musical de la fin d'History of Violence, nous disait Davy C. lors du road trip à Aix, tu te souviens). Pourtant, ma première réaction face à son clip fut le rejet. Non pas un rejet violent dû à un outrage moral, non (tu me connais). Seulement une déception, profonde, que ce ne fût que cela, que ce clip ne fût autre chose qu'un décalque vidéo de cette musique ultra-agressive, violence vs. violence, un truc tautologique, servile, vaguement complaisant, servant la soupe aux épigones de Finkielkrautrock, Hanekeskonattendpourfoutrelefeu et Dantectonique qui, à n'en pas douter, s'engouffreraient bien vite dans la brèche (ici par exemple, ça n'a pas tardé) ; je regrettais son absence de contrepoint et de recul, en somme, j'aurais voulu qu'il nous montrât une image différente de la banlieue, autre chose que le sordide manège télévisuel consistant à associer systématiquement banlieue et violence, jeunes (noirs de surcroit) et racaille. Des gars encapuchonnés qui, posés contre un escalator, se feraient des bisous (entre eux, à des filles), ça oui, ça m'aurait plu instantanément (note pour un prochain film). Surtout avec cette musique-là, des capuches et des bisous, so sweet. Bref, j'aurais voulu autre chose que la morgue du Droit de savoir repris avec ironie (parce que, bien sûr, ils sont pas dupes, etc.) par les amis de Kassovitz.

Sauf que.

Sauf que ce clip n'est pas TF1 et que, visiblement, il ne passera jamais sur TF1 (MTV l'a déjà acheté, parait-il, mais c'est différent, tu en conviens). Comme le notait Benedict à l'époque, l'image manquante des émeutes, c'était précisément les émeutes. Incapable (ou non désireuse) de montrer les altercations entre les jeunes et la police, la télé se focalisait alors sur le résultat, les aftermaths - gymnases brûlés, écoles saccagées, carcasses de voiture calcinées... Se rappeler également des bastons de la Gare du Nord en mars et septembre 2007. Que vit-on à la télévision ? Des types qui courent dans la rue, filmés de loin par un "riverain", depuis son balcon ; quelques images floues ou floutées ; interviews à la guillotine ; mains et pieds isolés. Rien ou presque, donc. Entendu, en revanche, beaucoup : voix-off dominatrix, qui à force de marteler les mêmes mots (bagarre, violence, jeunes) finit par faire image. La télé ne montre jamais de telles choses (même dans le droit de savoir, pas à ma connaissance), elle les rejette hors-champ, dans l'espace malléable du commentaire omnipotent.

Pas surprenant dès lors que le clip de Justice me soit familier, bien que je n'aie jamais assisté à de telles scènes (j'habite les beaux quartiers, tu sais bien) et que la télé ne me les aie jamais montrées. A force de l'entendre, j'ai fini par le voir. Je me suis fait mon film, aidé en cela par le cinéma (Orange mécanique, of course), jamais avare d'un bon tuyau. Stress a plus à voir avec le cinéma qu'avec de la télé, tout marketé et branchisé qu'il soit (c'est la grosse limite du clip, son côté Kourtajmé indécrottable, son côté "c'est tellement cool des mecs qui jouent de la trique et défoncent un autoradio passant D.A.N.C.E. avec un blouson † sur le dos, yeah"...). Pas du grand cinéma, non, ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, mais un petit truc, bien troussé (mot à bannir, troussé, dans le futur), plus proche du mythe que du signal, quoi qu'en disent les sceptiques.

Partant de cette constatation, les images de Kourtrajmé n'ont plus du tout le même sens que celui que je leur accordais dans un premier temps. Il s'agit bien, comme me le disait Davy C., de se réapproprier un imaginaire kidnappé par les médias et de le réinjecter dans un vaisseau véloce (un X-Wing par exemple), lancé à pleine vitesse contre l'étoile noire : le clip d'un groupe mainstream, issu de la scène electro (majoritairement blanche et petit-bourgeoise), braves petits soldats du combo NRJ-Noos (D.A.N.C.E.!), suffisamment courageux, ou kamikazes, pour accepter (et sans doute même encourager) pareille outrage aux bonnes moeurs. Redonner une charge subversive à des images d'avantage fantasmées que réellement vues (ce qui ne veut pas dire que la violence n'existe pas, qu'elle est fantasmée, tu m'avais compris). Retourner contre la télé la parole viciée qu'elle susurre à nos yeux pour sans cesse nous ensorceler. Lui hurler à la face les images qu'elle ne saurait voir - d'où, effectivement, la pertinence de la comparaison avec Come to daddy d'Aphex Twin (merci Joachim).

Aphex Twin/Chris Cunningham, Come to Daddy



Bon, une fois dit tout cela, je continue à penser qu'un film/clip doux et voluptueux, posé et poseur (dans le bon sens du terme, le sens rinaldobozonien), sur les "mecs de banlieue" reste à faire. GDN, ça veut dire Guerriers de la Nuit ?

***

A faire
- Rassurer D. Chou sur l'ampleur de son herpès.
- Voir De bruit et de fureur; Etat des lieux; Ma 6-T va craquer; Wesh Wesh; La haine; les Kourtrajmé; The wire
- Télécharger 21
- CAF
- Mail Enclave
- Appeler Al, XS, Mat, Mam, Vi, Be, Marie pour l'autorisation de tourner.
- Mail C.
- Découpage final

12 commentaires:

IU a dit…

Chouette.

SBJr a dit…

l'Exil et le Royaume, t'imagines ce que ça représente ? j'en ai une image fausse, mais assez exaltante--tout le monde s'y met, c'est dans l'air du temps, encore et toujours...

Joachim a dit…

Il démarre bien, ton nouveau blog. Ce clip de Justice m'a l'air d'être une version naturaliste et documentaire du "Come to daddy" d'Aphex Twin tout aussi violent mais d'une violence tout de même déréalisée. Et puis, ça joue aussi sur l'indécision de ces images dont on se demande si elles sont "préparées", "jouées" ou "capturées" sur un mode documentaire. Là aussi, poursuite de la stupéfaction devant le happy slapping ou "Jackass". Quoi qu'il en soit, je ne sais pas si je suis moral ou chochotte, mais j'ai souvent été mal à l'aise devant le machisme et la bêtise revendiqués de Kourtrajmé (ou plutôt de ce que j'en ai vu), renforcé par le fait de ne pas y voir autre chose qu'une bande de petits bourgeois jouant aux racailles et idolâtrant Kassovitz. Ce clip ne déroge pas à mon malaise, mais à force, ces images me paraissent presque intéressantes dans leur ambiguïté. Si j'osais la cuistrerie, je balancerais même Georges Bataille (la part maudite et la dépense improductive) mais le Georges, je ne le connais pas si bien et Kourtrajmé, ça les emmerderait qu'on fasse le cultureux devant leurs films et clips... mais finalement, je les emmerde et fuck Kourtrajmé !

Seb B. a dit…

oui il faut voir De Bruit et de fureur et surtout bien se rappeler que JCB l'a réalisé en 1988!...

sur le clip je suis perplexe. bon c'est bien fait, bien conçu quoi...mais finalement comme toujours avec Kourtrajmé, un peu vain, sans discours... je les aime pas les types de Kourtrajmé, comme dit joachim c'est vraiment des bourgeois qui jouent aux racailles...

l'an dernier j'ai fait pleurer une actrice (j'aime pas faire ça, mais là c'était trop...) qui les défendait... c'était dans un festival en province que je connais très bien et où on peut me voir depuis cinq ans... ;-) elle était dans le jury la fille... je lui ai dit que dans vingt ans on lui parlerais encore de son travail avec Catherine B. (cherchez un peu vous allez trouver...) plutôt que de son "travail" sur sheitan... hé bien elle a pleurée...!!!! j'espère que dans vingt ans elle s'en souviendra. moi je voulais juste être honnête... quand même, Sheitan, vous l'avez vu????
faut le voir pour le croire!!!...

bon sinon ce blog commence bien cher 33' !

SB

'33 a dit…

Merci.

Moi qui comptais créer mon blog en loucedé, y poster 10 ou 12 messages, tranquille, le temps de trouver mon style, mon ton, mon rythme, me voilà linker au bout de 2 jours par iu...

en plus, le texte que vous avez lu (et commenté) était inachevé ; c'est corrigé - ça m'apprendra à publier des brouillons.

joachim/seb : je n'aime pas beaucoup kourtrajmé non plus / pour les images, je penche évidemment pour de la fiction, même si leur indécidabilité est en effet fascinante.

seb : que ça soit sans discours, c'est tant mieux non ? je veux dire, le discours sur la violence c'est quand même le vortex absolu, le truc impossible, le mur que même kubrick s'est mangé. le discours va sans doute venir à posteriori : justifications de romain gavras, etc, et je ne suis pas certain que ça tire le clip vers le haut. je préfère le prendre tel quel, comme un petit caillou lancé dans une flaque d'eau croupie (la france s), sans doute inoffensif mais taclant, pas trop connement, là où ça fait mal. lis la réaction des types sur fluactuat, après ça, tu peux que te réjouir de l'existence de ce clip.

Bon, personne ne l'a noté, mais le message essentiel de ce post était à la toute fin, rapport à l'herpès de D.Chou. Vous serez sans doute heureux de savoir qu'il est désormais rassuré.

Anonyme a dit…

Le clip est réalisé par le fils Gavras ?
Kourtrajmé c'est quoi ?
—Une structure qui loue des costumes de flics pour en tabasser les porteurs à la sortie des ascenseurs.
Il n'y a pas d'indéci-débilité des plans.
La violence en fond de commerce est l'apanage de qui… au fait.
Techniquement parfait… La technique.
Politiquement le clip "stress" est aussi dégueulasse que le flux tendu des médias.
Ce clip est un objet de fascination phallocrate pour impuissant notoire. Une production négociée au pays de la débâcle de la pensée.
Se payer le luxe du nihilisme violent (genre "fuck it all") quand on a le cul dans le beurre, c'est le complexe de l'enfant gâté ou la stupidité qui s'exprime.

Joachim a dit…

Faire pleurer Roxane, c'est encore plus trash que tout Breillat et tout Kourtrajmé réuni...

'33 a dit…

ah, la joie des commentaires anonymes...

Joachim a dit…

Sinon pour continuer à sociologiser, Wesh Wesh passe dimanche 11 mai à 17h (mais apparemment que par extraits) au cinéma l'Etoile de la Courneuve suivie d'une discussion avec Bégaudeau.

Anonyme a dit…

ha mais moi je voulais pas la faire pleurer! j'ai été surpris!!! et gêné quand même...!
je me suis même excusé d'avoir été si franc, c'est dire! en fait une fois de plus je me suis dit qu'on avait le droit de penser des choses mais pas de les dire, même avec courtoisie...!
elle s'en est remise je crois depuis...même poser dans Playboy on lui en parleras plus dans vingt ans que de Sheitan... et franchement tant mieux!

SB

michel a dit…

Plus que de l'ironie je parlerais plutôt de cynisme... Le clip me semble destiné non pas au marché français mais au marché américain (quand est-ce que la france a fait l'actualité là-bas sinon à ce moment-là, les émeutes...). Après le D.A.N.C.E. (un peu soupe même si c'est celui que préfère sur l'album, le décalque de baby's gang y étant sans doute pour beaucoup) ils se rachètent une crédibilité plus trash (plus une pub pour les blousons surface to air siglés "Justice" à 700 euros qu'ils viennent de sortir). Je dois avouer que j'observe le parcours de Justice avec la même fascination que celui de Sarkosy (moins les 6 derniers mois). C'est tellement bien fait au niveau communication qu'on se demande quand ils vont faire une erreur et si tout ça est aussi "machiavélique" que ça en a l'air...

'33 a dit…

michel,
je ne crois pas pour ma part que ce clip s'adresse plus au marché américain qu'au nôtre. je crois qu'il s'y adresse en tout cas différemment (les américains, ces gens intelligents et plein de discernement comprendront tout de suite la nature ironique - et non cynique - de ce clip).
ne voyant pas le rapport entre justice et sarkozy, et ne voyant pas non plus en quoi il chercherait une crédibilité plus trash (quiconque a écouté leur album sait pertinemment que DANCE n'en est pas représentatif), je vous répète simplement mon point de vue : un clip de petits malins, certes, mais qui a l'intelligence de retourner contre la télé son propre discours, en mettant des images à la place des mots.